
Malgré les risques et la peur, Judith Kahindo marche tous les jours plusieurs kilomètres, seule, vers sa plantation isolée de cacao. Une ressource convoitée à Beni, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Région infestée par des groupes armés et endeuillée par les massacres, la province du Nord-Kivu est riche principalement de ses minerais (cobalt, cuivre, coltan), accusés d’alimenter les conflits depuis trois décennies. Mais dans le territoire de Beni, le cacao – dont les cours ont flambé sur le marché mondial ces deux dernières années – nourrit aussi des violences.
Les massacres commis par les rebelles des Forces démocratiques alliées (ADF), qui ont prêté allégeance à l’Etat islamique (EI), ont fait des milliers de morts et empêché pendant plusieurs années les cultivateurs de cacao d’accéder à leurs plantations. Malgré une accalmie ces dernières années, « nous entretenons nos champs avec la peur d’être massacrés, car le cacao est très convoité, que ce soit par les rebelles ou même par nos soldats », déplore Judith Kahindo, veuve et mère de huit enfants, qui se fraye un chemin à coups de machette dans une forêt très dense.
Dans cette région particulièrement fertile, les produits agricoles attirent les convoitises de divers groupes armés qui nourrissent des réseaux de contrebande vers l’Ouganda voisin, selon les acteurs de la filière. « S’il n’y avait pas de cacao en abondance à Beni, la guerre aurait déjà pris fin », assure Judith Kahindo. Les ADF ne sont pas la seule menace. « Il y a des gens qui profitent de la terreur suscitée par les ADF pour voler », assure le colonel Mak Hazukay, porte-parole de l’armée de la RDC dans le secteur.
Avant même l’émergence des ADF, dans les années 2000, la région était déjà en proie aux attaques des sangabalende, des groupes criminels spécialisés dans le vol et la contrebande de cacao, explique Richard Kirumba, représentant de la société civile du territoire de Beni. Selon lui, certains militaires déployés contre les ADF taxent aussi les commerçants ou pillent les champs. Le cacao volé est généralement écoulé à travers des réseaux de contrebande transfrontalière.
Certification biologique
« Les criminels vendent le cacao tel quel : ils le coupent, le décabossent [retirent l’enveloppe qui contient les fèves] puis partent directement le vendre », explique Frank Ndinyoka Kabeya, acheteur de cacao et représentant de l’Union des négociants des produits agricoles au Congo (Uneproac). Les contrôles sont peu scrupuleux dans un pays où, selon Transparency International, la corruption est endémique et seuls les imprudents risquent des ennuis. Les rues de Beni sont jalonnées de fèves séchant au soleil sur des bâches. La marchandise de contrebande est surtout écoulée auprès de « petits acheteurs », contournant les processus de certification, selon Karim Sibenda, ingénieur-agronome dans une chocolaterie locale.

A l’Office national des produits agricoles du Congo (Onapac), chargé de certifier la qualité et l’origine du cacao destiné à l’exportation, l’activité est intense en pleine période de récolte. Des tonnes de fèves à l’odeur vinaigrée s’entassent dans l’entrepôt de Beni, où des employés remplissent et tamponnent des sacs en toile destinés à l’étranger. « Les producteurs sont identifiés par un code qui est lié à la zone » afin d’assurer la traçabilité, explique Agee Mbughavinywa, employé d’une compagnie chargée d’acheter et certifier les produits agricoles. Les sacs sont essentiellement exportés vers l’Ouganda, comme les autres produits agricoles de la région.
Depuis la fin de 2021, la RDC a autorisé la présence dans la région de troupes ougandaises pour épauler son armée contre les ADF, qui sont d’origine ougandaise. Cette présence militaire a permis de sécuriser des axes commerciaux vitaux et d’augmenter les exportations, selon l’Onapac. Mais ce rapprochement avec Kampala suscite également des craintes. « Les acheteurs ougandais déstabilisent le secteur : ils viennent monnaie en main et imposent leurs prix aux producteurs, déplore la directrice de l’Onapac à Beni. Ils ne regardent pas la qualité, prennent le tout et exportent sous label ougandais. Cela handicape l’économie du pays. »
A Beni, les méthodes traditionnelles de culture et un sol particulièrement fertile permettent de produire un cacao bio. Mais les violences pèsent aussi sur sa certification biologique : l’Union européenne (UE) a récemment menacé de ne plus reconnaître le label attribué aux produits locaux, l’insécurité empêchant les organismes de certification de déployer leurs inspecteurs sur le terrain. Une mesure qui encouragerait l’exportation frauduleuse de cacao congolais sous label ougandais, estiment les acteurs de la filière.
La production cacaoyère de la RDC reste marginale à l’échelle internationale : en 2024, le pays a produit environ 50 000 tonnes de cacao, soit à peine plus de 1 % de la production mondiale.
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